Histoires

 

Moi c'est toi

Malgré cette chaleur qui rend tout le monde idiot et son costume noir

Le prêtre est à l’aise, c’est la foi qui l’apaise

Moi c’est toi

Je suis un orage sans pluie sans ton cœur dans le mien

Peuplé, en meute, affamé, en émeute

Je dormais à côté de mon lit et tu reviens me sauver la vie

Je semais des cailloux au cas où tu les verrais

On ne sait jamais, la clef est où tu sais

Et dans le défilé de toute ma vie, il n’y avait que toi

Bien sûr il y a toutes ces fois où toutes les autres sont plus belles

Elles qui font que tout s’annule, belles comme des prisons qui brûlent

Mais ce n’est qu’un jeu d’enfant, de boules de neige avec parfois un caillou dedans

Ici, c’est la ville des filles aux joues roses, robes ouvertes sur un passé nu

Aux lèvres en sourires timides de bienvenue, et dans toute cette foule, je ne voyais que toi

Sentant ton plan sans faille, fait de caresses et de baisers de plein de tailles

Je me tiens dans la porte, elles lévitent au-dessus du lit

Flottent dans la chambre comme un ange qui s’ennuie

C’est la fin qu’elles veulent, qu’elles attendent, moi c’était toi

Me voilà avec un sourire neuf, tellement rare avant aujourd’hui

Qu’en un seul on voyait la moitié de ma vie

Tu me transformes en cadeau, le mien c’est toi

Tu ne portais qu’un coucher de soleil et des tatouages rouges aux doigts

Depuis chaque fois je reste au fond de ma voix

Alors tes bras m’embrasent et je brûle pour toi

Depuis toi, toutes les nuits, sens dessus-dessous je suis comme une fête

Les cheveux bouleversés par tes doigts en tempête

Il fait déjà jour et la lumière vient de toi

Et si parfois j’aime être tout sauf là, tu condamnes toutes mes portes

Et viens me prendre la main de toutes les sortes

Je peux me passer de tout mais pas me passer de toi.

 

Sous le signe du chasseur

J’arrive d’hier

J’ai vu de la lumière

Chez moi tout est noir

Si je pouvais rester chez vous ce soir…

Ma femme doit travailler de nuit

J’espère qu’elle ne rentre pas à pied sous cette pluie

Il y a eu un temps où elle et moi c’était beau

Ce temps, je le sens, reviendra demain, ou plutôt bientôt

J’étais parti sans ma paye

Elle, elle était partie la veille

Avec mon nouveau chef à la Banque, un type bien

Du moins c’est ce que disait le tatouage sur un de ses poings

Avec lui, il semblait

Suffisant de savoir qu’il savait

Et ses phrases d’acteur, son costume, ses manières

Permettaient de tout dire pour faire le contraire

Tout ça sentait

Les intempéries sous un ciel satisfait

Elle verra que sans ses vêtements, pour la chambre, son corps est trop grand

Et se souviendra des fois où on a fait l’amour en pleurant

De bonheur

Je ne lui offrais pas de fleurs, non, moi, je lui offrais mon cœur

Enfin, c’est du passé, tout ça, je me suis tiré cette balle

Elle m’est restée dans le crâne et depuis je ne vois plus rien de mal

J’avais raté ma vie

Avant de rater ma sortie

J’irai demain récupérer ma paye

C’est elle qui gère l’argent là-bas, chez Monts-et-Merveilles

Je resterai au seuil d’elle, cette fois

A l’intérieur il doit faire trop froid

Sur ses épaules il aura posé ses mains

Le mot « bien » tatoué sur l’une et sur l’autre : rien.

 

Winchester

Approche-toi de moi, viens me prendre dans tes bras

Entre ce nulle-part et « Au revoir » je n’ai que toi

Je suis déjà comme mort, rongé de remords

Pour rien ; pour vivre, j’aurais aimé être libre

Mais bon… mes marches montent au plafond

Mes fenêtres ouvrent sur des murs qui me disent gentiment « Non »

Je sens bien que je prie le vide : le silence devient solide…

Mais je te défie de me briser le cœur

Ce soir je quitte la maison de la veuve Winchester

Et cette fois je laisse mes fantômes derrière moi

On serait fait l’un pour l’autre si t’étais celle que je crois

J’en aurais pourtant pris le pari, sous les lampions rouge-rubis

Si on ne se tenait pas la main c’était que nos ombres, elles, si

Et je sais : tes yeux au bord du noir

C’est une menace au lieu des promesses des premiers soirs

Je sais… tu vas me manquer mais

Parmi les choses que je sais

Il y a que je ne sais pas qui tu es

Je m’en vais

Moi je m’attendais seulement à ce que tu sois celle que j’attendais

Je m’en vais, squelette enfoui sous une silhouette fuyant minuit

Le hasard, le rejet, jusqu’au rire parfait

Et puis ma vie c’est ma vie

Je vais enfin pouvoir m’arrêter de faire de tes cauchemars mes nuits

Et faire sauter toutes mes peurs avec ma bonne vieille Winchester

Et je sais : tes yeux au bord du noir

Sont une menace au lieu des promesses des premiers soirs

Je sais que tu vas me manquer aussi mais

C’est le plus beau jour de ma nouvelle vie

Aujourd’hui, là, je crois que je sais qui je suis

Je voulais la paix, tu sais… tu sais quoi ? Je crois que je l’ai...

 

La robe à la jambe de bois

Dis-le moi à l’oreille, dis-le moi sec, et mets ta belle robe blanche et brûle

Tu connais l’histoire où un matin t’es morte ?

Où dans le silence bruyant ta peau tiède est froide ?

Alors quitte la table et va te baigner dans ton sang

On marche un peu ? Non… on marche un peu, à pied c’est mieux

Les dimanches sont à genoux, j’avais les pieds dans la boue, prise au coin d’une rue

Démaquillée, rincée dans le fleuve, laissé ce qui brille pour qui c’est fait, qui ça attire…

Reste mon épave et moi… tu sais, c’est gentil d’être malade, allez viens, c’est par là

Sous la lune énorme qui regarde ses rues se tordre

Les empreintes qu’on voit, là, partout, c’est pour toi

Qu’elle met sa belle robe blanche, sculpte sa semelle au sol

Siffle un air sans fin, d’un vide en fait un plein, qu’elle danse en arc et en flèches

Tu vois, la robe à la jambe de bois, là, c’est la chance qui te cherche

Mais n’te r’tourne pas, et dis-moi tout ça tout bas

Si elle te voit c’est de la triche et si tu triches t’es morte... un matin à ta porte !

Et tu te rappelles ce qu’on chantait petits ?

Ce qu’on chantait ensemble ? Quand on était ensemble ?

Ciel Noir à Cafards : rendez-vous au Ranch

3 Rue des Costumes en Pièces ou Impasse des Têtes Perdues

Devant, derrière, anges branlants, chapeaux bas

Un, deux, venez goûter mon bourbon, mon Brelan de Trois

Tiens, on ne se serait pas déjà vu ? Ici ou aux Cicatrices Décousues ?

Au hasard on a dû partager une fois ou deux le même cendrier

Mais là mon verre est vide, ma sœur, et mes poches aussi

Et à force de lécher le fond je vais finir par finir ici

Alors au loin quand le soleil du matin saignera doucement le ciel nocturne

Tu seras encore là, mais tes rêves peut-être pas...

Ou noir et blanc, ou couleur débordant comme sur un coloriage d’enfant

Et là j’irai, seul, me laver les mains de ton sang

Tu te rappelles ce qu’on chantait petits ?

Ce qu’on chantait ensemble ? Quand on était ensemble ?

Demain, fidèle, je serai là, avec mes rêves sous le bras

La robe à la jambe de bois ? Non… une autre fois, peut-être… un soir à ma fenêtre…

 

Le temps de la colère

Je me suis levé cette nuit, je n’ai plus envie qu’on me mente

Je suis en chemin pour chez toi, je n’ai jamais eu besoin que tu me manques

J’ai pris par le fleuve, et à la cave une arme et une bonne bouteille aussi

Que je fais flotter au bout d’une laisse nouée à un bras, de l’autre j’ai un geste pour Lina

Elle veille là toutes les nuits. Ma bouteille au frais, j’aurais cru qu’elle se moquerait

mais je crois plutôt qu’elle me sourit, même si c’est dur à dire, enfin… Lina n’est pas… pareil...

On lui donnerait un âge mais tout compte fait elle est sans doute au moins deux fois plus vieille

 « Viens me voir mon chou, tu sais, ce qu’elle t’a fait à toi elle l’a fait à chacun de nous ! »

Les rayons étaient tristes et laids, cette impression que les clients ne viendraient jamais

Sauf toi, ce jour-là : citron, sel, tequila... Nos yeux se croisent une fois ou deux puis

tu me glisses : « On peut… la partager si tu veux… » Ça m’a fait mal tellement

ça m’a fait de bien, tu m’as dit « Viens, c’est rien, cache-toi dans ma main »

Nous deux c’était un secret, tout le monde savait que c’était chez toi

que les clients venaient... Je n’ai pas le droit, pas avec toi,

c’est la première nuit, comme ça, que je quitte mon lit, que je saute du toit

J’étais là, immobile, les yeux au sol, étouffant comme un ciel noir

et gonflé de pluie... « Ce qu’on fait ensemble est à nous et à nous seuls,

trouvez-vous une raison, trouvez-vous une vie ! »

L’époque aimerait être belle, elle est ce qu’on en fait alors

J’ai sorti le fusil et, à bout de bras, ma tête lâchant sa tempête,

j’ai fait un trou dans celle de Lina. Puis j’ai couru, comme un fou,

comme j’ai pu, me suis perché par le lierre et ai armé le chien

Toutes les peurs lentes battant mon ventre prenant forme

en une queue de kermesse s’offrant le tien :

« C’est à ton tour, donne lui tout ton amour ! »

Du bruit, de la fureur et une pelle... « Qu’elle arrête d’être belle ! »

Ta porte qui s’ouvre et se referme, avalant ces gens, s’est rouverte

une fois de trop, ça m’a comme arraché une dent

J’ai scié mon canon et sur la foule, la file, fait feu sans distinction

On a bu à la bouteille et fait l’amour

et on a vécu, heureux, tous les deux, pour toujours.

 

La poupée de Mary

Le parc est désert, on dirait ton cœur

Palpitant son temps à apprivoiser les fleurs

Mais dans les branches, sous ton banc, tu as trouvé des yeux

Et à les voir te regarder maintenant, tu sais… les fleurs tu les laisses au vent

Au détour, une autre fois, tu as trouvé des bras

On n’en a pas besoin de tant pour s’enlacer comme ça

Alors au bout de ton chemin, ton sac était plein

Et ton ventre et ton cœur aussi, vivants, chauds, remplis

Et tu faisais des tours, tes tresses droites dans la cour

En rythme autour du feu, multipliée par deux

Ta poupée à bout de bras, à tourner, un-deux-trois

Les yeux dans les yeux

Ta nouvelle amie est belle

Mais les autres filles la fuient, on n’en a jamais vu de comme elle

Et cette ville est petite, pleine de gens exigeants, au pouls sec, et eux savent :

« Ta poupée, ma petite, elle est faite de bouts de vrais gens vivants »

Et tu leur dis : « Quand je serai grande, je serai un géant »

Toi tu faisais des tours, tes tresses droites dans la cour

En rythme autour du feu, multipliée par deux

Ta poupée à bout de bras, à tourner, un-deux-trois

Les yeux dans les yeux

Alors on est sorti pour démembrer ton amour

Au rythme, rituellement, multiplié par cent

Les morceaux de main en main, en lambeaux, trois-deux-un

Pas les bons, ou bien pas mis de la bonne façon…

Et depuis on joue des tours à ta tête pour toujours

Tu tournes à l’épuisement, un ange perdu dans le blanc.

 

La vie aux trousses                        

La nuit tombe, couvre le sol d’un voile bleu comme la glace, et ce froid casse tout 

Déjà six mois, six mois loin de toi, je ne sais plus qui je suis et encore moins où   

J’ai roulé sur ce chemin, avec un pneu en moins,    

mais un cigare aux lèvres et des bottes neuves aux pieds     

Je pense à ce que je ferais, mieux vaudrait tard que jamais,      

si ma vie venait à changer…       

Elle est aux bras de femmes aux yeux tristes mais de l’argent à la banque         

qui savent bien le prix de tout mais la valeur de rien          

Si je me glisse sur le siège arrière, remonte mon col, attends que ça passe,           

je ferais si vieux demain que je ferais peur aux chiens             

Alors j’ouvre le coffre, relance le feu dedans,            

il neige partout ailleurs : le ciel est percé             

Quand ce feu-là s’éteindra,             

ça voudra dire qu’il n’y a plus rien à brûler               

Tu n’étais pas rentrée de la nuit, n’étais plus la même depuis,              

je n’ai rien su, rien eu, pas le moindre début de piste               

Je n’ai pas compris que tu résistais à la vie,               

maintenant je sais qu’on ne s’appuie que sur ce qui résiste                 

Et que tous ceux qui se sont tus sont complices                

C’est un jour comme les autres, fait de haine et de scandales :                

la fumée sort de ses lèvres brutales, bien rasées                 

Un couteau aux yeux de tous ne fait peur à personne,                 

seulement tout accepter                 

Un feu d’artifice fait de la poudre des explosifs                 

et le vent qui souffle empêche la foudre de tomber                  

Tu me manques tellement, j’ai un sourire trop grand,                 

et sans doute une vraie tête de cinglé                

à l’idée de venir te retrouver.

 

Le début de la fin

J’ai les yeux noirs d’une tête vide et les mains clouées au sol

Je ne vois plus rien comme ta robe, sans doute, s’envole

Mes portes ferment mal, souvent, je me laisse surprendre, l’escalier à descendre,

un couteau à la main, quand je remonte dans ma chambre, là, j’y sens ton parfum...

Je n’y suis pour rien... je n’y suis pour rien si cette première nuit

Cette première fois, j’ai eu le rire le plus triste de toute ma vie

Je t’en ai voulu, sûrement, mais pas à ce point, pas à ce point, non, je n’y suis pour rien

La vie est belle, un cocktail, une ombrelle

Le vent froisse tendrement l’eau du lac, retient son souffle... tout est à sa place

Comme dans un rêve, tu tournes au coin du chemin et là, je sais, c’est le début de la fin

La nuit était blanche, la fête étanche, des gens du cirque crachaient du feu

On ne pouvait pas se toucher mais ça allait venir, je l’espère, d’ailleurs, encore un peu

On allait connaître, avec un peu de retard, les lots de la tombola

Le jeu était inversé : on savait si on gagnait mais on ne savait pas encore quoi

J’ai gagné un mot de passe, un prénom comme une farce, à essayer en secret

Je ne devrais pas le dire, un secret c’est ça, mais sous le mot de passe…

… le cadeau c’était toi. J’ai dû monter sur scène, en proie facile,

sentant comme une pluie fine battre dans mes veines.

J’ai fait le tour des yeux, avec un goût douteux grossissant dans les rangs

Comme les restes menaçants de ta tournée d’adieu

Qui te souhaite une bonne nuit, de faire de beaux rêves

Mais tu n’en fais plus, depuis longtemps, depuis que tu sais que les rêves

C’est un jeu, un jeu pour eux mais pas pour toi ou moi

Et ce que tu sais trop tard c’est que si tu n’y joues pas c’est qu’on y joue pour toi

Je t’ai cherchée partout, derrière chaque porte

La dernière que j’ai trouvée portait ton nom, c’était la bonne mais derrière…

… tu étais comme livide, presque translucide, ton ventre à tes pieds

Je suis tombé à terre, mendiant de jeter un sort à mon rêve éveillé...

J’ai fermé doucement et marché longtemps

Depuis je vis, chaque jour, chaque nuit, comme ils viennent

Avec des bouts, des mots, des phrases, qui parfois me reviennent

Je nourris les chiens, les malades et les sains, tous semblent attendre

Le monde est un tueur, il campe dans sa tente avec son fusil sous sa tempe.

 

Le silence n'existe pas

Un jour il a neigé fort, pour toujours, ce jour-là, il a neigé sur moi

Alors j’ai pris mon cœur, pour aller voir ailleurs

Je l'ai pris dans mes bras, dans mes bras en bois

Je l’ai fait faire ce qu'il sait faire, le cœur est un chasseur solitaire

Ton visage était à l’image de l’intérieur du bar

Sombre mais, cachée dans le fond, il y avait une table de billard

Tu avais des cheveux pour quatre ou cinq têtes et tu parlais tellement

Qu’on comprenait mal comment tu respirais en même temps

Tu semblais ne pas savoir où aller, semblais le dire aux autres

Quand je suis rentré chez moi, j’ai prié, tout compte, même les petites choses

J’avais en tête un conte de fées…

Ma ferme est peinte en rouge, sur la neige blanche

Posée là, comme une pomme, dans une brume qui la mange

Quand tu as frappé à ma porte, la maison s’est tue... et puis elle a pris vie

Cette nuit-là j’ai rêvé comme jamais

Rêvé qu’on s’embrassait jusqu’à ce que la télé déclare forfait

Je gardais mes secrets cachés, mes histoires d’hier

Alors tu lisais dedans, un peu comme une sorcière

Tu en as appris beaucoup comme ça, et puis surtout beaucoup à moi, mais…

Pourquoi ou comment, tu ne voyais pas mes secrets au présent ?

J’avais en tête un conte de fées, mais à la fin tout le monde meurt

D’abord j’ai presque pleuré, et puis j’ai pleuré pour de vrai

Comme si j’avais trente ans de plus, un vieil homme au grand complet

Tu parlais tellement, je comprenais mal pourquoi

Sans doute que, pour les aveugles, le silence n’existe pas

Avec des mots qui, dits doucement, vous étouffent mieux qu’un nœud coulant

Tu es partie, et quand tu as eu fermé la porte, la maison s’est endormie.

 

Il était une fois

Je les connaissais tous les deux.

Mais tout le monde, tout le monde les connaissait.

Elle, jeune, lui, plus vieux, les yeux dans les yeux.

 

Le saltimbanque

Moi, Papa était parti, laissant tout derrière lui, Maman, Chagrin, la roulotte...

Papa était de la troupe, Maman juste enceinte, j'imagine.

Après, Maman est partie aussi, alors l'autre dame m'a emmené avec elle.

 

Et personne ne vit disparaître le saltimbanque, et les semaines ont filé jusqu'à ce qu'ils emmènent le spectacle ailleurs, laissant sa roulotte derrière eux.

Elle était installée sur la corniche sud-est, et tandis que la troupe traversait le pont,

avec la première pluie qui emplissait la rivière au lit sec comme un os, elle brillait, ainsi, sur le bord.

Garçon-chien, Atlas, Homme-Tronc, Hommes sauvages, journaliers,

il n'y en a pas un qui n'ait jeté un regard en arrière dans l'espoir que le saltimbanque reviendrait vers les siens.

Et le saltimbanque avait un cheval, rien que la peau et les os, un canasson au dos voûté qu'il avait appelé Chagrin.

Il est enterré à présent dans une tombe peu profonde dans le pré alors tout brûlé.

Et les nains eurent pour tâche de creuser un trou et de déposer la carcasse du canasson dans la terre,

et Boss Bellini, agitant son pistolet encore fumant dit : "Le canasson est de la viande morte, nous ne pouvons pas transporter un poids mort."

Toute la troupe restait là dans un silence total, et se tournant vers les nains perchés sur la barrière, le Boss dit : "Enterrez ce tas de chair à corbeaux."

Alors la pluie arriva, martelant tout. Chacun courait vers sa roulotte affalant la toile qui battait.

Les chats pelés grognaient dans leurs cages. La Femme-Oiseau s'affolait et gloussait.

Toute la vallée empestait la bête mouillée, la bête mouillée et le foin pourri, les créatures monstrueuses et bestiales plièrent bagages et reprirent la route.

Les trois nains épiaient de derrière leur roulotte, Moïse dit à Noé : "Nous aurions dû en creuser un plus profond",

leurs visages ronchons comme des lunes mourantes encore sales d'avoir creusé.

Et tandis que la troupe traversait la vallée vers les hautes terres, la pluie cinglait la corniche et le pré et le remblai,

jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien, rien du tout sauf la dépouille de Chagrin qui s'est soulevée peu après pour flotter à la surface de la terre pelée.

Et une bande de corbeaux meurtriers faisait des cercles. D'abord un, puis les autres battant sombrement des ailes.

Et la roulotte du saltimbanque encore installée sur la corniche s'est inclinée lentement au fur et à mesure que la terre ferme se transformait en boue.

Et la pluie martelait tout.

Et personne ne vit disparaître le saltimbanque, c'est drôle comme les choses peuvent parfois se passer.

(The Carny, Nick Cave - Traduction Lise Brossard, extrait de "King Ink")

 

La sage-femme ivre

"Dans la vie sans larme, on avait le cœur à donner, imbibé, rempli de mots à la salive, suant le long du front, de bouches pleines de langues.

Chacun s'est fait sa raison, chacun sa mine d'enfance ou son cauchemar adolescent.

Un manque d'espoir immense ou fille lente qu'attirent toujours les sentiments.

Ma fille, une goutte de sueur le long de ton cœur. La vie sans larme telle qu'on la pleure."

Elle chante ça, des fois. Et une silhouette se disperse.

"Ce bon à rien !" qu'elle dit. Son mari. Les bouteilles aidant, celles pleines et celles qui traînent, Ben il s'appelle.

Il s'appelait Ben et on s'entendait bien.

 

Le marin

Ben se plantait des aiguilles dans les veines et buvait pareil le reste du temps.

Un cœur énorme et tout sauf du sang dans le sang.

Mais Ben ramenait des petites filles qui l'aimaient bien. "C'est jour de fête" il disait.

Toutes jeunes, après et toujours, elles partaient. J'aurais bien voulu les revoir mais Ben disait "C'est pas possible" alors…

Dans le temps on allait à la pêche ensemble, on passait le portail, longeait la grille, et derrière la maison, c'était l'étang.

On était tout près de la mer mais Ben c'était l'étang.

Après ça a changé. Les disputes entre eux et la dispute en trop, il a dû partir puisqu'elle avait l'argent.

Alors il s'est rapproché de la plage. "C'est pas le grand tourisme mais Ben il est pas difficile" qu'il répétait.

J'allais dormir chez lui, des fois, dans le bateau cassé remonté dans les herbes.

Alors il y a eu cette nuit, du sang sec dans le bateau sec. Ben se débattait, la flaque enflait, rauque en coagulé chromatique.

Quelques secondes...

Une dame est venue le prendre, de la lumière plein son corps, les petites filles lui ont dit au revoir, la lumière s'est éteinte et lui aussi est parti.

 

Le spectacle

Quand j'ai été un peu plus vieux la sage-femme de Maman m'a sorti voir des médecins, puis ses copines.

Me montrer. Mes difformités.

J'ai atterri assez tôt devant les gros, sur des estrades, à faire la pose.

C'était pas la mort mais, en faisant de mon mieux, je pouvais voir leur tête au cigare s'arrêter d'y mordre et devenir pâles, serrant les mains de leurs femmes du soir.

Le spectacle de mes membres,

les verres vides et mes veines enflées,

je fuis, pâle, défait, hanté, je fuis à la recherche d'une tristesse absente.

Et comme le sang m'arrive aux lèvres, qui goutte et force, je dégueule à leur corps, appesanti, massif, massif, massif...

On était fier de moi.

 

Comme un crime

Il y a eu un soir où j'ai voulu partir. Je voulais partir tous les soirs mais là j'ai essayé, c'est ça que je veux dire.

J'ai laissé la vieille pleine de vin devant l'écran aux sentiments, ses paupières closes, son corps immense, les lumières dansent.

Me suis glissé le long de la grille, sans bruit, suis sorti du village au plus vite,

ai fait l'équilibriste, longé les rails qui longent la route.

J'ai continué, vers nulle part ou vers la ville. Bref. Quand des phares ont balayé les herbes, j'ai su que ça allait être bref.

La voiture s'est arrêtée, je suis monté, c'était elle et son homme, la belle et l'autre.

Lui conduisait, elle était entre nous. Elle et moi. Entre nous.

Comme je l'ai appris de retour à la maison, la vieille sur le perron, elle leur avait demandé de me ramener.

"Allez par là, il va toujours par là" qu'elle leur avait dit. C'est pas vrai, je suis jamais allé aussi loin…

Le retour fut long parce qu'il a levé le pied doucement. Entre ses cuisses, c'était le bras droit qu'elle amenait qui devait le gêner.

Je ne l'aime pas, lui, "Crève…" j'ai dit. Mais quand même, ce qu'ils étaient beaux, ce qu'elle était belle, elle…

C'était peut-être pour ça que j'avais voulu partir. J'étais un peu parti. "Crève…" je lui avais dit.

 

Passe

Mais leurs bras tendus, ses cheveux défaits dans leurs poings fermés,

sa bouche ouverte et leurs yeux baissés sur son dos fendu,

leurs genoux entre son ventre collé sur le siège arrière, les veines du cou battent quand ils entrent,

leurs bras tendus et sa tête au bout. Leurs dents neuves dans un mégot humide. Leurs ongles épais dans ses côtes frêles.

Leurs genoux entre son ventre ouvert à eux. Ses bras traînaient, fils rouges aux yeux.

Une fois je les ai vus, sales comme ça. J'avais la main sur la vitre et les pieds dans la pluie.

Je nous imaginais autrement, vides de toute cette haine latente l'attendant, ses cheveux lisses et un plaisir sur ses lèvres.

Son dos blanc sur le siège arrière et sa tête dans mes mains. Ses bras me serraient. Ses yeux se fermaient.

 

Les fleurs pâles entre

Un jour, ils l'ont retrouvée.

A la lueur de la lanterne, elle faisait verte, et tordue sur le chariot ils l'ont emmenée.

Il y avait un homme et des femmes, l'un l'avait eue, les autres vue avec plaisir

se faire lentement serrer le cou dans ses bas qu'on retrouvera par terre,

puis violemment entre un siège et une portière arrière.

Et dans l'église, trop jeune pourtant, il y a eu un homme en noir, et c'est fini maintenant.

Avec tout ce qu'on aurait pu faire.

Ta tête dans mes mains, me réveiller avec toi, m'être couché avec toi, après avoir dansé si près.

J'ai jamais su danser si près. J'ai jamais pu.

Sans fumée froide, sans billet dans la voix. J'ai jamais pu.

La lanterne éteinte, la lueur de la lune et le chariot qu'on rangeait, c'est fini maintenant.

 

Les bonnes cartouches

Il y a une lueur dans la forêt, il y a un visage dans l'arbre. Je te ferai disparaître du décor, et la première est toujours offerte.

Tu ne peux pas aller chasser avec juste un pistolet à silex et un chien. Tu ne rentreras pas avec un passereau si tu tires cent coups.

Il te faut plus que du courage ou tu tireras des lambeaux de nuages. Il te faut juste les bonnes balles et je t'offre la première.

Prends garde à toi dans la forêt, au verre brisé, aux clous rouillés. Si tu nous rapportes quelque chose, j'ai des balles à vendre.

Pourquoi perdre la tête quand tu peux chasser ton désespoir et ton aveuglement. J'ai béni chacune de ces balles et elles brillent comme cuillère d'argent.

Pour exaucer soixante souhaits, c'est peu à payer. Elles seront tes petits poissons rouges rien qu'à toi et elles ne te laisseront pas tomber.

Je veux juste te rendre heureux, c'est mon seul souhait. Je préparerai ta carriole et ton mousquet et tout ira bien.

Je frémis à l'idée de voir ta besace vide, alors j'empêcherai le vent de dévier ton tir et je bénirai ta maison.

(Just the Right Bullets, Tom Waits - Traduction Bertrand Juillet, extrait de son site Tom Waits en français)

       

Le cortège

Autour du trou, la grande famille fixe le plus beau gâchis qu'on ait jamais vu.

La boîte, en suspens, descend en flottant, les clous cachent ta tête sombre qu'on ne verra jamais plus.

Au lieu "Les corbeaux", la foule, en l'air, les corbeaux s'enroulent autour du rêve qu'elle n'a jamais eu.

De près, les chants n'ont plus qu'une dent, la justesse en dépend,

les mots sont comme des dièses ciselés, assez aiguisés pour voir goutter le sang d'une pierre.

Mes deux guirlandes, en morceaux, longent le cortège et ses poupées pendues à l'envers.

Le bandeau en balafre, l'homme n'a qu'un œil en flammes et une œillère pour femme.

Ce soir, tous n'ont plus qu'un jouet, et "Le mal est fait"...

Au bout du chemin, les têtes glissent, les griffes des chiens crissent en cadence, les pieds traînent et une danse se défoule à leur suite.

La foule est sourde, ses gestes dessinent un rite, les pas sont lourds et commencent à battre en rythme.

Les vitraux morts à l'enseigne crachent une silhouette en haut, les rideaux rouges aux fenêtres cachent un squelette en peau.

Les rideaux s'entrouvrent et dévoilent un visage osseux, les rideaux sont rouges et reflètent la lueur d'un feu.

Au lieu "La poussière", la foule, en l'air, la poussière s'enroule, enveloppe d'un suaire qu'ils n'ont jamais su faire

leur personne que personne ne voit, leur visage fait de leur chapeau, et leurs dièses en ciseaux coupent dans le tissu froid.

La foule est lourde, miscellanea, le bruit est sourd et "ave Maria".

Les rideaux s'ouvrent sur une tête en feu, la lueur les couvre.

Au lieu "Les flammes", la foule, en l'air, les flammes s'enroulent et lèchent et s'acharnent sur une prière qui n'a jamais pu plaire

aux guitares fausses, leurs accords vrillent et désossent une masse au centre qui brûle sans bruit,

comme un muet rugit aux lames qui tordent leurs langues souples, et la foule s'engouffre en l'autre qu'ils n'ont jamais fui.

Les flammes sont nées et le spectacle peut commencer.

 

La petite fille aux fantômes

La lune en deuil et la nuit si sombre et bleue.

L'homme sort de l'ombre un si joli jeu de cartes neuves et dit : "Les quatre rois sortent, les as suivent".

Sa tête blanche penche, un œil vide, un œil vert... "Parie et pars si tu perds".

La lumière a eu peur. J'ai pu voir les dames dans son mouvement ample. "Les quatre rois sortent, les as suivent"... je dis son nom.

Alors la nuit s'éteint en un endroit froid si triste et vide où rien ne sort de rien.

Sauf un costume gris, sale, sombre, calciné, capitonné de fumée.

Alors on voit une tête noire, rongée, se fondre et sortir du smoking, expirant des ronds : "Hey, fais un vœu".

J'offre ma gorge et il pleut dans mes yeux, et le vent humide s'écharpe à mon cou, et les branches et les larmes mortes écharpent mes joues.

Si une berceuse perce, faible, alors elle est trop loin, et j'ai pas les moyens, et si tu tends l'oreille... c'est sans doute que les cris des chiens.

Et son fantôme, à elle, prend son temps, danse à l'envers, prend la lumière, et les fleurs fanées, l'autre et la sorcière : dans la terre et les vers.

Plus de cartes truquées, ni de visage blanc, l'homme reste dans l'ombre.

Et là, comme une ampoule pleine grésille, grince et gronde, un son berce comme un berceau tombe.

Alors personne ne parle et il pleut des yeux et tous me regardent. Les quatre rois sortent, les as suivent... je dis son nom.

Et une flamme vient. Une lueur brille, loin, la nuit s'ouvre.

Et une maison, une porte, des pas... une petite fille sans crainte m'ouvre.

Elle a une robe de conte de fée et des yeux comme des objets trouvés.

Ma tête est si triste et bleue. Elle entend qu'il fait si sombre et froid. Ses doigts s'avancent autour d'eux, son regard penche et elle prend mon bras.

Elle dit : "Entre", a un sourire.

"Entre, j'ai des choses à te dire".

 

(Elle a fait) Ton rêve

Elle a fait ton rêve. Elle est là. Tout le monde est là. Elle a vu, juste, tout ça pour toi : elle a fait ton rêve

en longues tresses noires en flamme, et là… la nuit lui est sortie du crâne.

Tête hurlante, en veuve du vent, le tympan cru, l'œil lent, puis plus qu'une image sur six, pas plus,

en roulette russe, les manches dans les jambes et les mèches dans les dents.

Une longue chemise blanche d'homme, nouée en sac, l'a suivie

laissant une traînée de cendre, saignée de poudre d'elle à sa chambre.

Les ongles en lames aux couloirs aux néons, elle a fait les murs et là, elle a… elle a fait ton rêve...

A sa lueur, une bougie craque et siffle sa poussière épaisse, noire, monte, murmure, messe.

Les yeux en feu et la larme aux lèvres, elle a fait ton rêve.

 

(Dans la famille) MàlT

Découverts en danses usées, laissés là, à l'air, presque en poussière.

Ça leur donne des images, un paysage de fête, de têtes toutes ouvertes.

Emportés dans des sacs, les os, ça donne au décor de leur salon un aspect qui semble plaire dans les trous de la tête sèche du grand frère.

Un aspect qu'ils soignent, lissent, s'éloignent et plissent des yeux, de grand-père en père, de tête verte en tête rêche,

quand le frigo s'assèche, leurs lèvres et mes lèvres tremblent et s'il le faut, ça devient beau.

Les gens s'affolent. A ce qu'ils disent entre eux ils n'en ont contre personne...

"Messieurs, Dames, on ne fait pas forcément des choses qui nous enchantent, vous savez."

Mais les gens s'affolent et eux dansent autour.

Petite sœur à la bouche en forme de peur, avec des trous dans les veines et des veines dans les yeux.

Un ouvrage qu'on soigne, lisse les sourcils, s'éloigne et plisse des yeux, de grand-père en père.

A chaque tête fraîche, le frigo s'assèche ; il le faut, ça devient beau.

C'est la fille qui s'affole, ses lèvres tremblent aussi, c'est grand-père. On n'en a contre personne, nous.

Mademoiselle, on ne fait pas forcément des choses qui nous enchantent, vous savez...

Mais la fille s'affole, on va danser autour.

Je vous laisse.

 

Les fausses perles

Les mains vides, les plumes ensemble au sol de sciure, la bague à vendre en pacte de sang au bord d'un mur

Les doigts en liasse, les billets entre sortent leurs ailes de cuir

Mes mains sont vides, mes plumes ensemble au soleil, les gouttes de cire roulent, larmes de cire

Comme le sang sèche, le client grogne un air aride : "Petit, j'ai de quoi boire, s'asseoir, pour toi des cœurs sans rides"

Lisse, masque de peau, les dents, en bas, tombales, le corps crochu, fleur funèbre

Comme nos sangs s'assèchent, ma poupée danse en grande sœur du malheur, les fausses perles au cou maigre...

La mort sur les bords, le visage creux et le dehors d'un mannequin de cire

Le dessin dessous, la langue aux lèvres de cuir

Les doigts en liasse, le patron offre sa bague en suture

Les membres morts, le client rampe au sol de sciure.

         

Le coffre à musique

Le coffre a toujours été là. Croix de fer, croix de bois. Ce qu'il y avait dedans, je sais… le coffre était pas à moi.

Gravé dessus, de mémoire : "D'un œil on voit des yeux fermés"… ce qu'on peut en dire est resté ce qu'on en a dit.

Même sans rien savoir, chacun son avis. Et puis ce qu'on ne sait pas a sans doute bien fait de rester dedans, finalement.

Ben m'avait dit de ne jamais l'ouvrir. Ces secrets, son vieux rire, c'était Ben.

Il ne lui en restait plus qu'une quand il a dit ça. "Allez-vous en !" c'était le paquet vide. Dans ces moments il me vouvoyait.

"Une fois, un homme, une nuit"… j'ai voulu dire ça quand Ben est parti.

La serre flotte, là, maintenant, le coffre y est sans doute, resté, cadenassé, la musique qui grippe, la danseuse emmêlée.

Quand j'y vais, la tombe de Ben est nue.

La serre flotte en forêt et la nuit tombe dessus.

           

La nuit est folle

Quatre étoiles à un clown risquent de gâcher le cirque.

Requiem : c'est pour ça qu'on s'aime.

La nuit est folle de toi, et du bout de ses lèvres blanches, elle déplie ton nom au fond de son cœur si sec, le parquet vient avec.

Sa langue sent le sang d'un autre, les crocs des ronces et leurs roses.

La nuit est folle de t'avoir fait ça, même tes rêves ont peur de toi, maintenant tes rêves ont peur... et la fleur a une sœur de toi.

Seule elle te prend dans ses bras, et sur une pierre elle a écrit ton nom où sous terre la pluie, là, jouera pour toi…

Jusqu'au bout de mes cendres, je serai là… je t'attends.

Jusqu'au bout de mes cendres, je serai là, pour toi, ici.

Elle est là, elle a la fin d'un autre, et un jouet rose comme une fille.

C'est un beau jour aujourd'hui, même mes mots font ce que je dis...

 

Une autre

Un, deux, trois, une longue table en bois et la mort dans tes bras.

Là, le vent se lève en mèches et leurs yeux te reflètent belle entre eux.

Une bougie en œil et un baiser sans voix... j'ai lu ta lettre, je sais, elle n'est pas de toi, mon ange.

Tu aurais dû être elle, tu sais, l'envie t'aide dans des draps, des fois… une fois.

Et au début c'est ça, pour parler d'elle, on parle d'une autre et de larmes dans un verre et de perles.

Un nid dans un masque et huit pattes fines en sortent, son visage en rêve et les perles.

Une fois, deux fois... on a pondu en toi. Dans une nuit sourde et brune où leurs lumières te hantaient, lentes et pas si seules que toi, là… on a pondu en toi.

Mais fais un vœu et... d'un seul œil on voit leurs yeux vides fermés.

Et les ongles qui s'emmêlent, les mains qui chuchotent

entre elles... de ta lettre, mon ange, et du scandale de ses jambes :

"Elle est belle en noir, elle est belle ensemble, un pas, deux, on voit le sable en sang de son ventre.

J'aurais dû être elle, en cire, en cendres, faire peur, froid, fuir… elle fascine aussi, juste pour une nuit, juste une nuit, un soir…

… sur huit pattes fines, une à une elle s'en va, sans bague aux doigts, sans doigts pour ça".

Et depuis c'est ça, pour parler d'elle, on parle d'une autre et de larmes dans un verre et de perles.

Un nid dans un masque et huit pattes fines en sortent, son visage en rêve et les perles.

         

Mathilda & moi

Mathilda ?… J'ai rêvé de toi comme d'une lune blonde, une lune avec des doigts et de ma peau sous ses ongles

Et alors que je sens que mon corps me colle, presque à étouffer mes veines, en un dernier souffle, à peine, t'es à la fenêtre de ma pièce naine

"Tout entier aujourd'hui, on laissera demain en chemin" tu me dis, avec en tête un mois de nuits et ce qu'on fera de mes ciels de pluie

Le ciel gronde, l'orage est là, et je viens me fondre dans ta fête, m ême si ton sourire à ma fenêtre ne me console que sur un sein de squelette

Avec tes hanches touchantes, à l'os là, et ta bouche tranchante, on part… hey, Mathilda !

S'il y a un visage sans âge, des lèvres sèches en coton blanc qui sortent lentement de ta gorge, rouges, imbibées, brillant

La sueur le long de ton cœur, la vie sans larme comme tu la pleures : c'est que ça saigne sous les contraintes que tu te mets pour ne pas avoir peur

Et t'éviter de souffrir, parfumée à la vie, tourbillon enfumé que des doigts ont touché et dont le corps a servi

Avec ses hanches touchantes, à l'os là, et sa bouche tranchante, allez… hey, Mathilda !

Et si la nuit vieillit elle aussi, si les visages se figent, on ira se coucher sur le vent aussi haut que le vertige

Si la lune, non plus, n'en veut plus, sans faire semblant, on chantera sur le vent : Requiem, c'est pour ça qu'on s'aime

Alors l'orage sera là pour toi et le tonnerre à tes pieds, et on attendra les éclairs et leurs serres mal formées

Et là, si tu mises un peu, au bout du compte tu perdras tout, mais tu gagneras forcément si tu mises tout d'un coup

Hey, Mathilda ! Mathilda !

           

Le voleur sous la neige

Serre-moi fort, bois-moi encore. Tu es un monstre, tu es un monstre, tu es… mon monstre à moi. Pense bien à prendre soin de moi, Laura…

Il était une fois, où tes yeux étaient bleus, tes cheveux libres et rouges, depuis les loups sont là, Laura…

Les loups sont là, depuis c'est pleine lune toutes les nuits, sous les histoires qui hantent le phare, l'eau brûle de ne pas nous revoir

Et le feu marche avec toi, Laura…

Emmène-moi avec toi, promène-moi dans les bois, partage-moi avec toi…

Mais au bout d'un bruit dans l'ombre, il y a tes pas dans les phares, et je ne sais plus, je le jure, ce que j'ai vu ou cru voir…

Tu serais un ange, tu serais un ange : promets-moi de prendre soin de toi.